L’Euphorie des places de marché : Christophe Carlier

16,00

« Les uns après les autres, les indicateurs se mettaient au vert. Les déficits se comblaient. Les déséquilibres se compensaient, s’harmonisaient comme des mobiles. L’euphorie, qui ne pouvait être que passagère, désarçonnait les analystes, plus inquiets de cette embellie sans cause que d’un dérèglement annoncé et mesurable.

Langlois conduisait de manière mécanique. La circulation était fluide. Et alors ? Cela signifiait seulement qu’un bouchon s’était formé ailleurs. En écoutant la radio, où seule l’annonce des krachs ponctue celle des perturbations routières, on apprend l’humilité. Quelque part dans la ville, des milliers de véhicules immobilisés attendaient d’être libérés. Sa voiture glissait dans le silence de la nuit, mais il se gardait bien de se réjouir. Chaque carrefour cachait une embûche, chaque rue dissimulait le piège d’un embouteillage.
Dans notre société où l’homme informé ne possède d’autre prérogative qu’un accès privilégié au malheur, seuls quelques sots, Dieu les pardonne, sont sujets à l’optimisme. Norbert Langlois n’était pas de ceux-là. Il portait en lui la noblesse de l’inquiétude. »

L’Euphorie des places de marché, p. 133-134